Synthèse :
- La loi Badinter s'applique aux accidents de la circulation impliquant un véhicule terrestre à moteur (VTM), mais son application pour les dommages matériels dépend de l'origine de l'incendie et de son lien avec la circulation.
- La jurisprudence favorise la qualification d'accident de la circulation pour les véhicules en stationnement si l'incendie est causé par un dysfonctionnement lié à leur fonction de circulation, même après un arrêt prolongé.
- Les victimes corporelles d'un incendie de véhicule sont protégées par la loi Badinter, permettant une indemnisation intégrale pour divers préjudices, tandis que les dommages matériels peuvent être couverts par l'assurance multirisque habitation.
- En cas d'incendie volontaire, la loi Badinter ne s'applique pas, et les victimes doivent se tourner vers le FGTI ou la CIVI pour obtenir réparation.
Quand un incendie de véhicule relève de la loi Badinter
La loi Badinter s’applique aux « accidents de la circulation » impliquant un VTM (article 1er). L’incendie d’un véhicule entre-t-il dans cette catégorie ? Deux conditions cumulatives ressortent de la jurisprudence de la 2e chambre civile :
- Il faut un « accident » — c’est-à-dire un événement soudain et imprévu.
- Il faut un lien avec la « circulation » — c’est-à-dire avec la fonction de déplacement du véhicule.
Dans les faits, cela se décline ainsi :
- Un véhicule qui s’enflamme pendant un trajet, ou peu après son arrêt, à la suite d’un dysfonctionnement mécanique (fuite de carburant, court-circuit, surchauffe) : la loi Badinter s’applique. Le véhicule est « en circulation » ou revient d’une phase de circulation.
- Un véhicule qui s’enflamme au garage, moteur à froid, sans aucun lien avec un usage récent : la qualification d’accident de la circulation peut être contestée. Le régime de droit commun (responsabilité du gardien de la chose, article 1242 du Code civil) peut alors prendre le relais.
La Cour de cassation a rendu plusieurs arrêts sur ces configurations, en se montrant le plus souvent protectrice : elle admet largement la qualification d’accident de la circulation, notamment pour les véhicules qui viennent de stationner ou dont le moteur a récemment tourné.
La propagation à un bâtiment : quel régime ?
L’étincelle, c’est la question de l’implication. Si un véhicule en feu communique l’incendie à un immeuble voisin, le propriétaire de cet immeuble est-il une « victime » au sens de la loi Badinter ?
La réponse est généralement oui, mais avec des nuances. La loi Badinter couvre :
- Les dommages corporels subis par les victimes humaines : c’est son cœur de métier, la protection est maximale.
- Les dommages aux biens : l’article 5 de la loi les inclut, mais avec des règles propres (notamment la possibilité d’opposer au propriétaire du bien la faute qui aurait contribué au dommage).
Concrètement, si Marianne et Grégoire habitent un pavillon mitoyen d’un garage où une voiture a pris feu et a propagé l’incendie à leur maison, ils sont des victimes au sens de l’article 5 et peuvent demander réparation à l’assureur du véhicule responsable.
Mais plusieurs points de vigilance :
- L’accident de la circulation doit être caractérisé : la jurisprudence n’accepte pas systématiquement que tout incendie de véhicule soit un accident de circulation. Un véhicule qui prend feu sans lien avec sa fonction de déplacement (ex. court-circuit d’une radio autonome pendant un stationnement prolongé) peut basculer dans le droit commun.
- L’assureur du véhicule peut opposer certaines exclusions contractuelles (défaut d’entretien, véhicule volé, usage prohibé…).
- La subrogation joue souvent : l’assureur habitation des voisins indemnise d’abord ses assurés, puis se retourne contre l’assureur du véhicule.
L’arrêt-clé sur l’incendie d’un véhicule en stationnement
Un arrêt remarquable de la 2e chambre civile (Cass. 2e civ., 22 novembre 1995, plusieurs fois confirmé) a tranché : un véhicule en stationnement, même depuis plusieurs heures, peut être impliqué dans un accident de la circulation s’il prend feu et propage l’incendie. La condition : que l’incendie trouve son origine dans une fonction liée à la circulation du véhicule (moteur, circuit électrique, réservoir, etc.).
La Cour a également admis, dans des arrêts ultérieurs, que l’incendie dans un parking souterrain propagé à d’autres véhicules ou au bâtiment peut relever de la loi Badinter, dès lors que le véhicule à l’origine est un VTM et que l’incident est rattaché à sa fonction de circulation.
Cette jurisprudence favorable aux victimes a un corollaire pratique : l’assureur de la voiture en feu se retrouve en première ligne pour indemniser les propriétaires des biens incendiés.
Un exemple concret : Damien et son immeuble
Damien, 41 ans, stationne sa voiture en sous-sol de son immeuble. Dans la nuit, un court-circuit dans le circuit électrique déclenche un incendie qui embrase son véhicule, puis trois autres voitures, puis s’attaque à la dalle et à une partie du sous-sol de l’immeuble. Le bilan est lourd : dégâts estimés à plusieurs centaines de milliers d’euros, relogement temporaire de trois familles, expertises multiples.
Sur le plan juridique :
- Le véhicule de Damien est un VTM.
- L’événement est un accident au sens Badinter (soudain, imprévu, d’origine technique).
- Le lien avec la circulation est caractérisé : le sinistre provient d’un composant électrique du véhicule, fonction inhérente à son usage.
Les propriétaires des autres véhicules endommagés et la copropriété peuvent agir contre l’assureur de Damien. L’assureur prendra en charge, puis exercera éventuellement un recours contre le constructeur si un défaut du véhicule est démontré (responsabilité du fait des produits défectueux, articles 1245 et suivants du Code civil).
Dans l’hypothèse où Damien n’était pas assuré (cas heureusement rare), le FGAO indemniserait les victimes corporelles sur le fondement de l’article L421-1 du Code des assurances.
L’articulation avec l’assureur « multirisque habitation »
La plupart des bâtiments sont couverts par une multirisque habitation ou une multirisque immeuble pour les copropriétés. Cette couverture comprend en général une garantie incendie robuste. En pratique, c’est souvent cet assureur qui indemnise en première ligne, puis se retourne contre l’assureur du véhicule responsable.
Pour le propriétaire sinistré, cela signifie :
- Indemnisation rapide de ses dégâts matériels par son propre assureur (selon les garanties souscrites).
- Franchise éventuelle à sa charge.
- Pas de démarche complexe à engager immédiatement contre l’assureur du véhicule (la subrogation s’en charge).
Si des dommages corporels sont associés (fumée inhalée, brûlures, séquelles psychologiques), la loi Badinter offre une indemnisation intégrale, indépendante des garanties souscrites.
Les victimes corporelles : protection maximale
L’incendie d’un véhicule qui se propage à un bâtiment peut causer des blessures graves : brûlures, intoxication par les fumées, chutes lors de l’évacuation, blessures liées à l’explosion d’un réservoir. Ces victimes sont protégées par la loi Badinter.
Christelle, qui habitait au-dessus du garage où la voiture a pris feu, a inhalé des fumées toxiques et souffre de séquelles respiratoires. Elle peut faire valoir :
- Frais médicaux actuels et futurs.
- Perte de gains professionnels pendant son incapacité.
- Déficit fonctionnel temporaire (incapacité à vaquer à ses occupations normales).
- Déficit fonctionnel permanent si des séquelles restent.
- Souffrances endurées et préjudice esthétique (cicatrices éventuelles).
- Préjudice d’agrément (incapacité à pratiquer des activités).
- Un préjudice d’anxiété peut être reconnu selon les cas.
L’indemnisation suit la nomenclature Dintilhac, poste par poste, selon le droit commun de l’expertise médicale et de l’offre d’indemnisation dans les 8 mois (article 12 de la loi Badinter).
Et l’auteur de l’incendie ?
Lorsqu’un véhicule a été incendié volontairement (acte de malveillance, incendie criminel), l’assureur du véhicule peut opposer l’exclusion pour acte intentionnel de l’assuré s’il en est l’auteur. Mais les victimes restent protégées :
- Si l’auteur est le propriétaire, l’assureur peut refuser sa garantie envers lui, mais doit indemniser les tiers victimes (avec recours éventuel contre l’assuré).
- Si l’auteur est un tiers, le régime d’indemnisation passe par le FGTI (Fonds de Garantie des Victimes d’actes de Terrorisme et d’autres Infractions) ou la CIVI (Commission d’Indemnisation des Victimes d’Infractions), et non par la loi Badinter, qui suppose un accident (événement non intentionnel).
Cette distinction entre accident et infraction volontaire est fondamentale : la loi Badinter ne couvre jamais l’acte intentionnel.
Quand l’incendie n’est pas un « accident de la circulation »
Tous les incendies de véhicule ne relèvent pas de la loi Badinter. Deux scénarios typiques d’exclusion :
- Véhicule en stationnement prolongé, sans lien avec un usage récent : si un véhicule à l’abandon depuis des mois prend feu, la qualification d’accident de la circulation peut être refusée. Le droit commun (articles 1242 du Code civil, responsabilité du gardien) prend le relais.
- Incendie d’origine extérieure au véhicule : un incendie qui se propage d’un bâtiment à un véhicule, puis à d’autres, n’est pas un accident « causé » par le véhicule. La loi Badinter ne s’applique pas aux véhicules « victimes » de l’incendie.
Dans ces cas, les recours passent par le droit commun et les contrats d’assurance respectifs.
Questions fréquentes
Mon assurance multirisque habitation couvre-t-elle les dégâts ?
Oui, dans la plupart des cas, la garantie incendie de la multirisque habitation couvre les dégâts au bâtiment et à son contenu, indépendamment de l’origine du sinistre. Votre assureur vous indemnise puis exerce un recours contre l’assureur du véhicule responsable. Vérifiez les plafonds et franchises de votre contrat.
L’assureur du véhicule peut-il refuser sa garantie si le propriétaire n’a pas entretenu le véhicule ?
Oui, potentiellement. Les contrats d’assurance automobile prévoient des exclusions en cas de défaut manifeste d’entretien qui aurait causé le sinistre. L’assureur doit toutefois prouver le lien de causalité entre le défaut et l’incendie, ce qui n’est pas évident. En tout état de cause, les victimes corporelles restent protégées par le jeu du FGAO.
Que faire si le véhicule à l’origine de l’incendie n’est pas assuré ?
Saisir le FGAO sur le fondement de l’article L421-1 du Code des assurances. Le Fonds indemnise les victimes corporelles d’accidents de la circulation impliquant un véhicule non assuré, puis exerce un recours contre le propriétaire. Pour les dommages matériels, l’intervention du FGAO est plus limitée : vérifiez votre multirisque habitation.
Un incendie dans un parking souterrain est-il un accident de la circulation ?
Le plus souvent, oui, selon la jurisprudence de la 2e chambre civile. Un parking ouvert à la circulation (même privé, comme un parking de copropriété) entre dans la notion d’accident de la circulation. Un garage strictement fermé, individuel, peut donner lieu à une interprétation plus restrictive.
Les copropriétaires voisins peuvent-ils se regrouper pour agir ?
Oui. Le syndic, représentant le syndicat des copropriétaires, peut engager une action pour les parties communes. Chaque copropriétaire peut également agir individuellement pour ses parties privatives. L’action conjointe, souvent plus efficace, est fréquente dans ces dossiers.
Ce qu’il faut retenir
- L’incendie d’un VTM qui se propage à un bâtiment peut relever de la loi Badinter, dès lors que l’événement est qualifiable d’accident de la circulation.
- La 2e chambre civile admet largement l’implication d’un véhicule en stationnement, si l’origine est liée à la fonction de circulation (moteur, électrique, réservoir).
- Les victimes corporelles sont intégralement protégées (article 3 pour les non-conducteurs).
- Les dommages matériels au bâtiment relèvent de l’article 5 (loi Badinter) et, le plus souvent, de l’assurance multirisque habitation avec subrogation.
- Incendie volontaire = pas de loi Badinter ; relais par FGTI/CIVI pour les victimes.
- FGAO (article L421-1 Code assurances) en l’absence d’assurance du véhicule responsable.
Pour aller plus loin :
- Loi Badinter : qui est considéré comme une victime protégée ?
- Accident impliquant un animal (sauvage ou domestique)
- Loi Badinter et accident provoqué par la perte d’un chargement sur l’autoroute
- Accident impliquant un tracteur ou un engin forestier
- Le rôle du SARVI dans l’aide au recouvrement des indemnités
Vos questions
Comment savoir si la loi Badinter s'applique à un incendie de véhicule?
La loi Badinter s'applique si l'incendie est lié à un accident de circulation et à la fonction de déplacement du véhicule.
Quand un incendie de véhicule est-il considéré comme un accident de circulation?
Un incendie est considéré comme un accident de circulation si le véhicule était en circulation ou venait de s'arrêter, et si l'incendie provient d'un dysfonctionnement lié à sa fonction de déplacement.
Qui peut demander réparation après un incendie de véhicule?
Les victimes, comme les propriétaires de bâtiments touchés, peuvent demander réparation à l'assureur du véhicule responsable, selon les règles de la loi Badinter.
Que faire si le véhicule à l'origine de l'incendie n'est pas assuré?
Il faut saisir le FGAO pour indemniser les victimes corporelles. Pour les dommages matériels, l'intervention est plus limitée, vérifiez votre assurance habitation.
Un incendie dans un parking souterrain est-il un accident de circulation?
Oui, généralement, un incendie dans un parking souterrain est considéré comme un accident de circulation, surtout si le parking est accessible à la circulation.


